
Pourquoi aller à un salon pour rencontrer ses filiales de distribution à l'étranger ?
La stratégie d'intégration de la distribution par les marques a fait que le nombre des distributeurs indépendants est en chute libre. Eux qui étaient la clientèle majoritaire des salons horlogers.
Baselworld célébration annuelle de la religion horlogère n'existe plus. Bien sûr la crise du COVID est passée par là mais les signes avant-coureurs étaient présents bien avant :
1. Explosion des prix des stands et des coûts de séjour
2. Rejet de la sous-traitance
3. Un hall 1 qui prenait toute la place avec des stands luxueux et quasi fermés au public, gardés par des vigiles au regard soupçonneux voire menaçants
4. L'absence des marques du groupe Richemont, de Richard Mille ou d’Audemars Piguet, malgré la résistance du groupe Swatch, de Rolex et de Patek Philippe[1]
5. Et surtout : la perte des clients, fidèles. Qui étaient ces fidèles ? Les distributeurs indépendants bien sûr ! L'intégration croissante de la distribution par les marques les a progressivement évincés. Quel intérêt pour une marque de rencontre ses propres directeurs de boutique de Hong Kong ou de Sydney ? Aucun...

Il en est de même pour le SIHH À Genève (devenu Watches and Wonders), plus exclusif certes, mais Audemars Piguet et Richard Mille avaient déjà quitté le navire[2]. 2021 est une année marquante : l'opération la plus importante pour Watches and Wonders se tient à Sanya c'est à dire sur l'île de Haïnan en mer de Chine, au large du Vietnam, au sein du plus grand centre Duty Free de luxe du monde. Ce salon dure... 3 mois ! C'est à dire une présence quasi permanente. Le fait qu'il se tienne à Sanya montre aussi la perte de souveraineté du hub horloger de Hong-Kong conformément à une stratégie globale de mise à l'écart de l'ex colonie britannique par les autorités chinoises. On constate d'ailleurs que la mise au pas de la démocratie de Hong Kong et donc de ces acteurs horlogers au profit du nouveau hub de Haïnan, n'aura fait réagir personne au sein de la communauté des marques horlogères. Une certaine presse alla même jusqu'à laisser entendre : “vivement un retour à la normale à Hong Kong, vivement la fin des troubles, vivement la fin de ces tentatives désespérées de préserver une forme de démocratie”. Chocking ?
Autres salons, en Suisse cette fois-ci, les Geneva Watch Days, en septembre : plus dans une logique d'appartements horlogers que de célébration collective. A la même époque comme une sorte de provocation, un mini Baselworld à Genève, chant du cygne. À quand un salon de Genève à Bâle ?
La valse des salons horlogers illustre le fait que plus aucune manifestation collective de la croyance horlogère est en déclin. Il n'y a donc définitivement plus de salon rassembleur pour la filière horlogère. Cela est sans doute le résultat d’une pratique abusive et déconnectée mais aussi la conséquence de déficit de vision globale.
Symbole, signe d'une croyance« éparpillée façon puzzle[3] » c'est à dire en de multiples courants qui ont peut-être oublié le sens général d'une croyance, d'un objet intime et sensible dont la vocation est de concerner le plus grand nombre. La sécularisation générale de la société est sans doute pour quelque chose puisque leur relation au temps, empreinte de questionnement sur l'éternité, sur le temps qui passe, sur le temps qu'il nous reste, ... est évincée en quelque sorte, désacralisée, évitée.
La conséquence : l'intérêt pour l'objet montre est évidemment moindre. Ne reste que l'intérêt positionnel statutaire qui ne peut intéresser qu’un faible public :
1. Premièrement ceux pour qui seule l'apparence compte
2. Deuxièmement ceux qui ont des moyens d'exception
Pas de quoi faire rêver durablement tout un chacun ? Et surtout de tenir salon.
[1] Qui ont finalement quitté le navire et signé la fin de Baselworld.
[2] Du fait qu'ils avaient construit leur propre réseau de distribution en mode principalement propriétaire.
[3] Tontons flingueurs, le film, dialogues de Michel Audiard.
